Après le feu, le méticuleux travail des enquêteurs experts
Ils avancent lentement, avec précaution, certains nez au sol, d'autres en l'air, scrutant les écorces calcinées ou la cendre grise, à la recherche des indices qui permettront de déterminer les causes des incendies qui dévastent cet été les forêts françaises.
Dans le Var, au pied du massif du Gros Bessillon, où le feu a parcouru 4.500 hectares de bois et garrigue en huit jours, menaçant plusieurs villages médiévaux entre vignobles et champs d'oliviers, ces experts sont à pied d'oeuvre depuis déjà une semaine.
Si le changement climatique, avec ses canicules à répétition et une sécheresse extrême, aggrave le risque partout en France, "le feu, accidentel ou criminel, est à 90% d'origine humaine", rappelle le capitaine de pompiers Stéphane Carret de la cellule Recherche des causes et circonstances des incendies (RCCI) du Var.
C'est dans ce département, le plus boisé de France après la Corse du Sud, qu'a été mise en place pour la première fois cette cellule pluridisciplinaire, regroupant techniciens d'investigation criminelle (TIC), pompiers et forestiers, après les incendies de l'été 2003 qui avaient fait sept morts et détruit près de 20.000 hectares sur le massif des Maures.
Depuis, le modèle a fait des émules, d'abord dans le Sud puis dans toute la France.
"Départs de feu, reprises de feu, sautes de feu: dès que c'est suspect, une équipe est envoyée sur place", explique l'adjudante-cheffe de gendarmerie Marie Ray.
Une fois la zone d'origine définie sur la base des témoignages ou vidéos des premiers pompiers sur place, "on la réduit petit à petit jusqu'à trouver le point d'éclosion du feu", détaille le capitaine Carret, gilet rouge sur le dos.
- "plusieurs causes possibles" -
Avec des piquets de couleur et un maillet, il marque ici les traces de fumée sur une pierre, là une zone de recul, pour définir l'axe et les directions du feu. Un fanion blanc sur un piquet signalera la présence d'un indice.
"La collaboration est primordiale dans les feux de forêt", insiste la gendarme Marie Ray. "Avec 15 ou 20 ans de feux, le pompier va avoir une lecture du feu, de sa propagation, ses comportements. L'ONF a la connaissance de la végétation, et nous, les TIC, avons l’expertise pour le prélèvement des indices".
"Plusieurs causes sont possibles, on les élimine une par une. Mais, dit-elle, "il n’est pas toujours facile de trouver un indice: mégot, accélérateur, bouteille d'eau abandonnée..."
"On passe des heures, souvent pendant plusieurs jours, sur un départ de feu", explique la gendarme.
"La seule cause naturelle en métropole - la foudre - n'explique qu'un feu sur dix", rappelle Alain Manavon de l'Office national des forêts (ONF), et "30 à 40% des feux d'origine humaine sont intentionnels".
Depuis le 28 juin, 263 personnes ont été interpellées, dont 92 mineurs, dans le cadre des enquêtes ouvertes sur des départs d'incendies en France, selon des données communiquées mercredi par le gouvernement.
Dans le Var, un jeune de 23 ans, soupçonné d'une dizaine de départs de feux, a été mis en examen et incarcéré le 27 juillet.
- "la moindre étincelle" -
Il est 15H00 au pied du Gros Bessillon, noirci jusqu'au sommet. Avec une température à 45° et une hygrométrie à 15%, "la moindre étincelle ici, et c’est 100% de probabilité d’avoir un feu", souligne le capitaine Carret, en poursuivant ses relevés.
Alors que dans les villages, bruissent les rumeurs sur la présence d'incendiaires ou de pyromanes, l'adjudant-chef Florent Souillot rappelle que la majorité des feux sont d'origine accidentelle.
A Pontevès, le feu est parti d'un champ. Si le préfet a avancé une origine accidentelle, un maire évoquant un défaut de clôture électrique, les experts eux veulent rester prudents.
"Nous devons déterminer s’il y a eu infraction, et si c’est accidentel, déterminer s'il y a eu négligence. Ensuite il y aura d’autres investigations avec d'éventuels appels à témoins, l'analyse de la téléphonie...", souligne l'adjudant-chef Souillot. "Hier matin, on a trouvé un mégot sur une zone de départ. Mais ce mégot était-il là avant ? La suite des investigations le dira..."
"Il ne faut pas voir le mal partout: un paysan qui déchaume dans son champ, un disque qui touche un piquet et c'est parti ! On a eu un gars qui coupait les boulons de ses volets pour les repeindre, ça a fait une étincelle...".
"C'est sûr qu’il va falloir faire plus attention à l’avenir, prévient-il. Surtout qu'avant, la saison des feux c’était juillet-septembre, maintenant, c’est dès le printemps, c'est presque tout le temps !"
V.Staniszewski--GL