"Encore plus pauvres" : manifestants et ONG rejettent les appels du FMI à l'austérité
Sombat Chuekrod, producteur de noix de coco, a parcouru plus de 200 kilomètres pour rejoindre vendredi à Bangkok des manifestations contre la discipline budgétaire demandée aux pays en développement par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.
"Nous voulons que le FMI et la Banque mondiale repensent leur rôle", a déclaré l'agriculteur de 51 ans derrière des banderoles réclamant une réforme des institutions. "Les Thaïlandais sont déjà pauvres. S'il vous plaît, ne nous rendez pas encore plus pauvres!"
Ministres des Finances, gouverneurs de banques centrales et autres hauts responsables politiques sont réunis cette semaine à Bangkok, à l'occasion des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, pour chercher des réponses à la poussée inflationniste.
Le message du FMI est clair : après des années de crises économiques, de la pandémie de Covid aux guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, la dette mondiale est trop élevée et les gouvernements doivent réduire leurs dépenses.
"Les gouvernements du Sud global sont contraints de réduire les dépenses essentielles en matière de santé publique, d'éducation et de protection sociale simplement pour rembourser des dettes illégitimes contractées auprès des pays riches et des créanciers privés", dénonce Lidy Nacpil, l'une des organisatrices de la manifestation.
- "Urgence des inégalités" -
Le directeur exécutif d'Oxfam, Amitabh Behar, estime que le monde fait face à une "urgence des inégalités" et remet en question les appels du FMI à l'assainissement budgétaire.
"Cela entraînera davantage de hausses de prix et pourrait conduire à la faim", dit-il à l'AFP. "Nous verrons de nouvelles réductions dans les dépenses de santé, d'éducation et de protection sociale de base (...) au moment même où ces dispositifs sont les plus nécessaires".
Le FMI a relevé cette semaine ses prévisions de croissance mondiale, évoquant une "résilience" inattendue de l'activité économique, tout en avertissant que cette prospérité restait très inégalement répartie et que les pays les plus vulnérables continuaient à décrocher.
La directrice adjointe du département de la recherche du FMI, Petya Koeva Brooks, affirme à l'AFP que ces derniers n'ont "pas d'autre choix" que de rééquilibrer leurs finances publiques, soit en réduisant leurs dépenses, soit en augmentant leurs recettes.
Le Fonds recommande notamment un ciblage plus précis des subventions à l'énergie et à l'alimentation mises en place pour amortir les impacts de la guerre au Moyen-Orient.
Une logique contestée par Lidy Nacpil parmi les manifestants. "À partir de quel niveau de pauvreté estime-t-on qu'une personne mérite une aide ?", interroge-t-elle.
- Des arbitrages difficiles -
Ancien gouverneur de la banque centrale du Pakistan, Reza Baqir, désormais membre d'un cabinet de conseil, sait "combien il peut être difficile de concilier les besoins des citoyens avec les exigences d'un programme du FMI".
Mais il y voit un moyen pour les pays de "renforcer leurs propres ressources et leurs marges budgétaires, réduire leur dépendance au FMI et soutenir leurs citoyens de manière ciblée et prudente".
Christina Segal-Knowles, de la Fondation Rockefeller, juge quant à elle que les pays en développement "se voient en réalité offrir deux mauvaises options" : s'endetter à des taux d'intérêt aujourd'hui extrêmement élevés ou procéder à des coupes budgétaires drastiques.
Dans les rues de Bangkok, les manifestants, déterminés à se faire entendre, se préparent à passer la nuit sous un échangeur routier.
"Nous pensons que les citoyens réunis ici sont des parties prenantes des négociations", témoigne la militante Supaporn Malailoy : "Il ne s'agit pas seulement d'emprunter de l'argent, mais de définir la structure et l'orientation du développement du pays".
Y.Slowik--GL