L'insupportable canicule de New Delhi, surtout à l'intérieur des maisons
Durga Devi se pince encore parfois pour y croire, mais c'est devenu la norme. Quand l'été, à la nuit tombée, cette habitante de New Delhi rentre dans sa minuscule maison pour se coucher, il n'est pas rare que la température y dépasse 40 degrés.
Dans le district oriental de Sundar Nagri, l'un des plus densément peuplés et les plus pauvres de la capitale indienne, impossible d'échapper à la canicule. Particulièrement à l'intérieur.
"Je préfère rester à l'extérieur quand je rentre du travail", confie Durga Devi, 45 ans, "parce que dans la maison, c'est carrément invivable".
Comme la plupart des constructions du quartier, son domicile de béton, bas de plafond et mal ventilé, fonctionne comme un piège à chaleur. Il l'engrange dans la journée et la conserve la nuit.
Avec une caméra thermique, le fils de Devi, Abhishek, tient un journal de la canicule, en consignant tous les jours les températures relevées dans les rues du quartier et à l'intérieur de leur domicile.
Une initiative parrainée par la branche indienne de l'ONG Greenpeace, qui a recruté une vingtaine d'autres familles du secteur pour documenter le phénomène. Et pousser les autorités locales à agir.
"Je veux montrer précisément quelles sont les températures ici, et ce que cela signifie de vivre avec", explique l'étudiant de 21 ans.
Ses relevés dépassent largement ceux des stations météo officielles. Abhishek Devi indique avoir enregistré des pics de températures de 45 degrés à son domicile la nuit. En plein jour, sa caméra a observé jusqu'à 60 degrés sur le bitume de la rue.
- "Populations vulnérables" -
"La chaleur ne baisse pas (à l'intérieur) quand les températures tombent à l'extérieur", explique Deepali Tonk, de Greenpeace Inde.
"Pour de nombreuses familles, le combat continue à l'intérieur du domicile, qui n'offre aucun répit à la fournaise", ajoute-t-il, "en documentant ce phénomène, nous espérons nourrir des initiatives publiques pour mieux protéger les populations vulnérables".
Les données récoltées par cette campagne doivent nourrir une plainte contre les autorités pour les forcer à mettre en place un plan d'action.
A ce jour, les mesures de protection contre la canicule relèvent de la compétence des Etats fédérés.
Elles se limitent souvent à l'urgence, de l'émission d'alertes à la mise en place d'horaires adaptés dans les écoles ou les entreprises et au rationnement de l'usage de l'eau. Les mesures à long terme, comme les normes d'isolation des bâtiments, sont plus rares.
Des gens "viennent pour compter le nombre de ventilateurs ou de pièces de la maison", raille Arshi Qureshi, 19 ans, un sondeur de la campagne de documentation. "Mais nous ne sommes pas que des nombres, nous sommes des humains affectés".
L'Inde est durement impactée par le changement climatique, qui se manifeste par une hausse régulière des températures moyennes en été.
- "Il faut que ça change" -
En mai 2024, les services météo ont recensé un pic à 49,2 degrés qui a égalé le record historique de chaleur battu deux ans plus tôt. Les températures de nuit suivent la même courbe, avec un minimum de 31,9 degrés en mai, le plus élevé en quatorze ans.
Le gouvernement ne publie que peu de données chiffrées sur les morts liées à la chaleur.
En mai, des scientifiques de l'université américaine de Berkeley ont suggéré que le nombre des victimes des canicules était largement sous-estimé.
En effectuant un lien entre les courbes des températures et des décès, ils ont estimé qu'un seul jour de chaleur extrême pouvait causer la mort de 3.400 personnes au niveau national.
"Nous avons voulu quantifier le problème puisqu'il est impossible de gérer un problème qui n'est pas mesuré", explique un des coauteurs de l'étude, Ashok Gadgil.
Dans son petit réduit de dernier étage d'une rue de Sundar Nagri, le vendeur de légumes Raja (un seul nom) souffre le martyre depuis un bon mois.
"Je n'arrive pas à me concentrer", décrit l'étudiant en sciences politiques de 21 ans, en pleine préparation des concours d'entrée dans la fonction publique. Pour rafraîchir (un peu) l'air ambiant, il a accroché un linge mouillé devant un ventilateur.
"Il faut que ça change, l'été devient chaque année un peu plus difficile à supporter", déplore Raja. "J'espère que ce que nous vivons aujourd'hui permettra de mieux nous protéger un jour".
Z.Tomaszewski--GL