Lampe de poche et cabane de draps: sans chauffage, les habitants de Kiev en mode survie
Après avoir fait courir ses doigts engourdis sur l’ivoire de son piano, Ievguenia se réfugie dans sa "cabane": un amoncellement de matelas et couvertures recouvert d’un drap rose. La meilleure façon d'échapper au frimas qui s'invite dans son appartement de Kiev.
Le président Volodymyr Zelensky a annoncé mercredi soir son intention de décréter un "état d'urgence pour le secteur énergétique", mis à mal par une série de frappes russes massives et un hiver glacial dont les températures frôlent les -20°C.
Une hausse du volume d'importation en électricité est aussi à l'étude.
Début janvier, les bombardements ont privé la moitié de la capitale de chauffage.
Une situation "exceptionnelle" depuis le début de l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, qui a poussé le maire de la capitale Vitali Klitschko à inviter les habitants à quitter Kiev "temporairement".
Si le réseau a été en grande partie rétabli, les coupures prolongées se poursuivent et le chauffage, fragile, peine à compenser le froid polaire.
Dans l’appartement d’Ievguenia, le mercure affiche 12°C. Le chauffage de son immeuble, relié au réseau électrique, s'arrête à chaque coupure, les batteries de secours étant insuffisantes pour prendre le relais.
"Quelle heure est-il ? Neuf heures ?", demande Ievguenia à l’AFP. "Donc ça fait 12 heures qu’on est sans électricité... et ce n’est pas le pire qu’on ait eu".
Depuis les attaques, le thermomètre de son salon continue de chuter. "Chaque jour qui passe nous rapproche un peu plus du zéro".
- "Briser les gens" -
Armée de sa veilleuse et de son chat, Ievguenia se glisse précautionneusement par la petite ouverture de son frêle château de matelas. Une fois à l’intérieur, la température monte à 24°C.
"Cette idée m’est venue hier à minuit", explique cette professeure de piano de 32 ans. "Je voulais juste une sorte de sentiment, je ne sais pas, de sécurité... D’enfance".
Selon Oleksandre Khartchenko, directeur du Centre d’études sur l’industrie énergétique de Kiev, les attaques de Moscou ces dernières semaines étaient "particulièrement bien préparées" et ont "visé précisément" les infrastructures essentielles.
"Il s’agit d’une tentative visant à briser les gens", assène-t-il, à créer une "catastrophe" humanitaire.
Selon le spécialiste, cet hiver est le plus froid depuis 2022, entraînant "la situation la plus difficile de toute la guerre en termes d’approvisionnement énergétique et de chauffage dans plusieurs grandes régions".
A Kiev, les rues se sont parées d’un manteau de glace après plusieurs jours de températures négatives. Les pas se font précautionneux, les têtes s’enfoncent sous les capuches pour se protéger des flocons.
Ce jour-là, les drones d’attaque russes tournent dans le ciel de la capitale, poursuivis par le feu des mitrailleuses antiaériennes.
Dehors, le crépitement des armes dans le ciel se mêle au ronron des générateurs extérieurs sans susciter grande émotion: personne ne lève les yeux, le regard rivé au sol pour ne pas glisser sur la glace.
Dans certains quartiers, on fait du sport à la lumière de la bougie, se fait couper les cheveux à la lueur des lampes frontales et son shopping sous les flashs des téléphones portables.
Sans électricité, les réfrigérateurs servent d'étagères et les balcons de réfrigérateurs -- une nouvelle normalité s’est installée dans la capitale.
- Pas "de désastre" -
Pour les populations vulnérables, la ville a installé de grandes tentes chauffées où sont distribués des repas chauds.
Cependant, M. Zelensky a estimé mercredi dans un message sur Telegram que "très peu de choses ont été faites dans la capitale", déclenchant l’ire du maire de Kiev.
De telles déclarations "réduisent à néant le travail désintéressé de milliers de personnes", a répliqué Vitali Klitschko, dénonçant des messages de "haine" à son encontre.
Alors que l’Ukraine s’attend à une nouvelle baisse des températures, les systèmes de chauffage hérités de l’époque soviétique restent fragiles, car centralisés et donc plus vulnérables aux frappes russes.
Selon Oleksandre Khartchenko, les ingénieurs ukrainiens ont développé dans l'urgence des solutions pour maintenir les infrastructures à un niveau stable.
Le spécialiste se veut optimiste et estime qu’il "n’y aura pas d’évacuation ou de désastre" dans les principales villes.
Ievguenia attend, elle, la fin de l’hiver dans sa cabane, entourée de son téléphone, de sa batterie externe "et de mon chat, bien entendu".
afptv-fv/blb/cbr
F.Glowacki--GL