Au Bélarus, la répression, la prison et Lady Gaga
Pendant deux ans, des milliers de fans de Lady Gaga se sont demandé pourquoi la principale plateforme d'actualités dédiée à la superstar américaine était devenue silencieuse. Réponse: son créateur était en prison au Bélarus.
Entre février 2024 et avril 2026, Kirill Nguyen, 32 ans, a été détenu dans ce pays autoritaire d'Europe orientale parce qu'il avait manifesté contre le pouvoir.
"Désolé pour le manque de nouvelles, j'étais littéralement en prison", a-t-il écrit dans un message sur X, fin septembre, après avoir purgé sa peine, révélant qu'il animait "Gaga Daily".
Ce projet, qu'il a créé en 2009 alors qu'il n'avait que 14 ans, rassemble la plus grosse communauté d'inconditionnels de Lady Gaga: sur les réseaux sociaux, elle cumule plus de 4 millions d'abonnés.
Dans un entretien depuis un pays non divulgué, pour raison de sécurité, Kirill Nguyen a raconté à l'AFP son étonnante histoire confirmée par l'ONG Viasna, qui documente les répressions au Bélarus.
- Englouti -
Pendant plus de quinze ans, Kirill Nguyen, né d'un père vietnamien et d'une mère bélarusse, alimente seul, en anglais, "Gaga Daily", relatant toutes les dernières infos sur Lady Gaga qui, en personne, salue à plusieurs reprises son travail.
Puis la politique le rattrape. En août 2020, le président bélarusse Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, remporte un sixième mandat lors d'une élection dénoncée comme truquée.
Pendant des semaines, des dizaines de milliers de manifestants exigent son départ. Kirill est parmi eux. Soutenu par Vladimir Poutine, Loukachenko écrase la contestation dans la violence, à coups de milliers d'arrestations.
Kirill échappe aux premières persécutions. Il vit et travaille alors à Moscou. Après l'invasion russe de l'Ukraine, en février 2022, il retourne au Bélarus où les services de sécurité traquent toute dissidence. Mi-octobre 2026, selon l'ONG Viasna, le pays comptait toujours 884 prisonniers politiques.
En février 2024, Kirill est arrêté à Minsk et condamné à un an et demi de prison. En mars 2025, sa peine est alourdie d'un an.
Il est alors englouti par la machine répressive. "Au début, Lady Gaga était la dernière chose à laquelle je pensais."
- "Club gay" -
Lors de sa détention, Kirill reçoit des lettres de ses amis qui lui annoncent, au printemps 2025, que Lady Gaga a sorti une nouvelle chanson, "Abracadabra".
Prévenu, il tend l'oreille pendant plusieurs jours avant d'entendre et savourer ce titre diffusé sur une chaîne de radio passant dans sa prison.
Au Bélarus et en Russie, où l'homophobie dans l'opinion est prégnante, des chanteurs anglophones associés en Occident à la communauté LGBT+, tels que Lady Gaga, sont paradoxalement écoutés massivement, indique Kirill.
Explications, selon lui: la compréhension de l'anglais par la population est limitée ; les auditeurs ne savent pas que ces artistes sont pro-LGBT ; leur musique "dance" est proche d'un genre local ultra-populaire, l'estrada.
Dans sa colonie, au milieu des autres bagnards aux crânes rasés, Kirill entendait ainsi régulièrement le titre "Rush" de l'artiste Troye Sivan parlant "assez explicitement de faire l'amour avec des mecs" et beaucoup de chansons de Lady Gaga.
"C'était vraiment drôle d'écouter la radio en prison, c'est pratiquement la même musique qu'on entendrait dans un club gay", s'amuse Kirill.
- "Ridicule" -
Pendant son emprisonnement, il a rencontré d'autres prisonniers aimant Lady Gaga mais n'a avoué à personne qu'il avait fondé "Gaga Daily", craignant des ennuis.
Un jour, il a été chargé de choisir un film diffusé dans son baraquement. Il a opté pour "Joker : Folie à Deux" avec Lady Gaga.
Cette comédie musicale, massacrée par la critique à sa sortie en 2024, n'a pas non plus convaincu ses codétenus qui ont exigé d'en interrompre la diffusion. "Ce n'était pas leur truc", commente Kirill.
Depuis sa libération, il reconstruit sa vie hors du Bélarus et a rattrapé rapidement toute l'actualité de Lady Gaga. Il a aussi reçu d'innombrables messages de soutien d'autres fans, dont certains lui ont confié leurs propres "tourments".
Kirill estime "assez ridicule" que des millions de gens, comme lui-même, soient obnubilés par les moindres "détails" concernant leurs idoles.
"En même temps, c'est intéressant de voir comment tous ces détails créent des communautés, non ? Ce sont ces petites choses qui tissent des liens qui, finalement, sont plus grands que n'importe quelle pop star".
R.Kozlowski--GL