France Libre : Les catapultes électromagnétiques américaines commandées malgré les doutes de Trump
La Marine nationale française a confirmé la commande récente des trois catapultes électromagnétiques américaines pour le futur porte-avions « France Libre », contredisant les récentes déclarations du président Donald Trump souhaitant un retour à la technologie à vapeur. Cette décision s'appuie sur les avantages opérationnels et industriels de l'Emals, bien que les députés français explorent déjà des solutions de souveraineté pour l'avenir.
La construction du futur porte-avions français « France Libre » avance à son rythme, indépendamment des fluctuations géopolitiques et technologiques observées aux États-Unis. Malgré les incertitudes jetées au milieu de l'été par le président américain Donald Trump, la Marine nationale a confirmé que les trois catapultes électromagnétiques de conception américaine destinées au nouveau navire ont bel et bien été commandées récemment auprès de l'industriel General Atomics. Cette commande intervient alors que Washington envisageait de revenir aux anciens modèles de catapultes à vapeur pour sa propre flotte, une technologie que le président américain a qualifiée de « plus fiable » mi-août.
Cette annonce suscite des interrogations sur l'avenir de la technologie électromagnétique, connue sous l'acronyme Emals (ElectroMagnetic Aircraft Launch System), et par conséquent sur l'équipement du « France Libre ». Le coût de ces systèmes représente environ 1,2 milliard d'euros, soit près de 10 % du coût total estimé du porte-avions, qui se situe entre 10 et 12 milliards d'euros. Pour les responsables français, le choix technologique est pourtant clair. « Il n’y a pas mieux aujourd’hui que la catapulte électromagnétique pour catapulter des aéronefs très vite », affirme Yannick Chenevard, député du Var (Ensemble) et rapporteur du budget de la Marine à l'Assemblée nationale.
Les avantages opérationnels de l'Emals par rapport aux catapultes à vapeur de type C13, actuellement utilisées sur le Charles de Gaulle, sont détaillés par les experts militaires. Selon la Marine nationale, les systèmes à vapeur sont « moins flexibles d’emploi ». Bien qu'ils puissent maintenir un rythme de lancement élevé, leur cadence est plus lente en raison du temps nécessaire au remplissage en vapeur, au rétablissement de la pression et à la stabilisation de l'installation. L'Emals réduit sensiblement cette phase de remise en batterie. De plus, la technologie électromagnétique libère énormément d'espace par rapport aux systèmes à vapeur, permettant ainsi d'installer trois catapultes sur le « France Libre », contre deux sur le Charles de Gaulle.
Ces caractéristiques techniques se traduisent par une efficacité accrue. Grâce à ces deux atouts, le temps nécessaire pour catapulter une vingtaine d’aéronefs serait divisé par deux environ. La Marine précise également que ce système permet de mieux répartir les lancements et de mettre en œuvre davantage d’aéronefs en parallèle. François Cormier-Bouligeon, député du Cher (Ensemble) et rapporteur budgétaire pour la Défense nationale, souligne par ailleurs la polyvalence du système. « On pourra faire décoller tout type d’appareils, comme le Rafale F5 et des drones longue portée, ce qui n’est pas possible avec les catapultes vapeur », explique-t-il. Cette capacité est jugée cruciale car le « France Libre » doit entrer en service en 2038 et naviguer jusqu'à la fin du XXIe siècle, emportant probablement autant d'avions de chasse habités que non habités dans les prochaines décennies.
La Marine nationale pointe également des avantages secondaires importants. Le système électromagnétique permet un réglage plus fin de l'énergie transmise à chaque appareil, ce qui rend l'accélération moins brutale et réduit les à-coups ainsi que les contraintes exercées sur la cellule et le train avant des aéronefs. « C’est également un système moins bruyant, ce qui est primordial pour le confort des militaires sur le porte-avions », ajoute François Cormier-Bouligeon.
Sur le plan industriel, toute la base industrielle et technologique de défense (BITD) française sera mobilisée pour la construction du navire à Saint-Nazaire, dans la Loire-Atlantique. Le constructeur Naval Group souligne que plus de 90 % des achats nécessaires au programme seront réalisés en France, auprès d'un tissu d'environ 800 fournisseurs, dont plus de 600 PME et ETI. Les catapultes électromagnétiques constituent une part significative des 10 % restants, couverts par le contrat avec General Atomics.
Cette dépendance technologique envers les États-Unis interrone certains observateurs, notamment dans un contexte de relations internationales potentiellement dégradées. « Nous sommes déjà dépendants avec l'actuel système des catapultes à vapeur, puisque c’est aussi une technologie américaine », reconnaît François Cormier-Bouligeon. Il nuance toutefois ce risque en rappelant que la coopération avec les États-Unis n'a jamais fait défaut, y compris lors de moments de tensions comme la guerre en Irak.
Face aux déclarations de Donald Trump, la Marine nationale rassure sur la pérennité de la filière. « Aucun risque technique ou industriel particulier n’est identifié pour la fabrication des catapultes électromagnétiques destinées au France Libre, ou leur entretien dans les prochaines décennies », estime l'institution. Elle rappelle que les trois premiers porte-avions américains équipés de ce système — l'USS Gerald R. Ford en service et les USS John F. Kennedy et USS Enterprise en construction — garantissent une chaîne de fabrication et d'entretien active, qui sera maintenue. La Direction générale de l'armement (DGA) est en lien avec ses homologues américains, qui conduisent leurs propres analyses sur le sujet.
Les députés français jugent les propos du président américain déconnectés des réalités techniques. « Tous les spécialistes dans le monde savent que ce type de déclaration relève de l’inconséquence », analyse Yannick Chenevard. Il estime qu'un retour aux catapultes à vapeur serait non seulement irresponsable, mais ferait prendre un retard énorme au renouvellement de la flotte américaine, pour un coût exorbitant. « Je suis convaincu que cela n’ira pas dans cette direction », ajoute-t-il. François Cormier-Bouligeon partage cet avis, qualifiant la décision de « non rationnelle ». Il estime que quelle que soit la décision de Trump, la technologie continuera d'être développée et entretenue pendant des décennies, offrant à la France le temps nécessaire pour conquérir sa propre souveraineté sur ces systèmes.
Dans une perspective d'indépendance future, les députés Yannick Chenevard et Jean-Louis Thiériot ont déposé un amendement lors de l'actualisation de la Loi de programmation militaire. Celui-ci vise à étudier la faisabilité de la réalisation de catapultes électromagnétiques en France. « Pas pour le France Libre mais pour l’avenir, d’autant plus que rien ne dit que nous n’allons pas avoir besoin d’un deuxième porte-avions [un "sister ship"] compte tenu de la dégradation de la situation internationale », explique Yannick Chenevard.
Cependant, la mise en œuvre d'une telle industrie nationale se heurte à des obstacles majeurs. François Cormier-Bouligeon souligne que développer une propre industrie de catapulte électromagnétique à l'échelle d'un porte-avions serait « très long et coûteux : entre 3 et 5 milliards d’euros et entre 15 et 20 ans de développement ». Il ajoute que la question du « sister ship » reste difficile à financer, d'autant plus que le budget de la défense a déjà été doublé pour atteindre 436 milliards d'euros sur la période 2024-2030. À l'heure actuelle, un tel projet n'est pas envisageable, laissant la France dépendre des technologies américaines pour son prochain géant naval.
J.Szymanski--GL